
(english version here)
Son nom appartient à la constellation des compositeurs dont l’écriture a marqué au fer rouge la musique populaire des années soixante / soixante-dix. La variété, la télévision et le cinéma ont imposé la signature de Jack Arel, tout en préservant un certain mystère autour de sa nationalité. Française ? Américaine ? Anglaise ? Cette ambiguïté prend racine à son premier long-métrage, Les Jeunes loups, pour lequel le vétéran Marcel Carné exige des collaborateurs de création anglo-saxons. On propose au cinéaste une chanson qu’il adopte aussitôt, “I’ll never leave you” avant de découvrir que Jack Arel est bien français, tout comme Nicole Croisille, camouflée derrière le pseudonyme Tuesday Jackson. “I’ll never leave you” sera le tube fondateur d’Arel, le premier jalon d’une carrière où il rencontre des interprètes nommés Eddy Mitchell, Tom Jones ou Florent Pagny, met en musique les images de Nadine Trintignant et Fernando Arrabal, habille le petit écran d’indicatifs mémorables, dont Docteur Caraïbes ou l’inoxydable ballade folk de Trente millions d’amis.
Dans l’œuvre de Jack Arel, il reste un vaste territoire à défricher, celui consacré à l’illustration musicale, fruit d’une longue collaboration avec Chappell, entamée au printemps 1966. A l’époque, la musique de librairie est encore la chasse gardée d’une génération de compositeurs des années quarante / cinquante, encore sous l’emprise des valses, slows, fox, et autres rythmes aux reflets argentés. Avec le jeune Jean-Claude Petit en complice d’écriture, Arel va donner un coup de pied dans la fourmilière. Il élabore un album Dance And Mood Music au concept expérimental : une face de jingles, une face instrumentale, influencée par la musique d’outre-Manche. Succès immédiat, notamment en radio. Un second trente-trois tours est d’emblée mis en chantier. « Nos séances ressemblaient à des expériences de laboratoire, se souvient Arel. On fusionnait des éléments issus de la pop, du jazz, du rock. C’était à la fois très écrit, très préparé… et très libre. Ce qu’appréciaient nos solistes, des pointures comme Jean-Luc Ponty, Maurice Vander ou Georges Arvanitas. Avec nous, ils trouvaient une ambiance différente, sur de longues plages orchestrales, où ils pouvaient pleinement s’exprimer. C’était une vraie bouffée de liberté : affranchi des contraintes imposées par une image ou un texte, j’écrivais des morceaux dont la télévision, la publicité ou le cinéma s’accapareaient dans un second temps. Cette musique sortait de moi, c’était profondément celle que j’avais envie d’écrire. »

Onze vinyles à l’arrivée, à la cadence d’un trente-trois tours annuel, une partie du voyage partagée avec Jean-Claude Petit, l’autre avec Pierre Dutour. L’impact des albums Chappell scelle le son d’une époque, en France et par-delà les frontières : plusieurs titres suivent pas à pas les déambulations métaphysiques de Patrick McGoohan, dans plusieurs épisodes de la mythique série britannique Le Prisonnier. Au virage du XXIème siècle, c’est encore d’Angleterre que vient la reconnaissance à travers une anthologie des sessions Chappell d’Arel, double CD que s’arrachent aussi sec les DJ de New York, Tokyo ou Caracas. « A la fin des années soixante, sourit Arel, je n’aurais jamais imaginé que ces musiques seraient mixées quarante ans plus tard. Bien qu’ancrées dans leur temps, elles doivent contenir une part d’intemporalité pour fasciner à ce point les nouvelles générations. » Il n’a pas tort et l’écoute du présent album le confirme haut et fort. Avec ses albums Dance And Mood Music, Jack Arel a définitivement fait entrer l’illustration musicale dans une ère nouvelle, celle de la modernité.
Stéphane Lerouge


